In Sopha ou le courage d’une vie

In Sopha est connue de beaucoup au Cambodge et ailleurs. Elle est pourtant la discrétion même. Née en 1955 à la frontière du Vietnam dans une province reculée du sud du Cambodge, celle que l’on nomme affectueusement « Mme Sopha » a vécu essentiellement dans la province de Battambang, un temps sous le régime khmer rouge, avant de dédier sa vie à l’éducation et aux enfants. Portrait.

 C’est une grande dame dans un tout petit corps fragile, si frêle que l’on se demande où se cachent sa volonté si inflexible et sa force d’âme si déroutante. In Sopha suscite, à n’en pas douter, l’affection du moindre visiteur étranger qui la rencontre pour la première fois à Battambang, dans son bureau de Budhism for development (BFD), recroquevillée derrière son ordinateur, approchant ses petites lunettes de l’écran pour mieux lire, assise en tailleur sur son siège. Elle travaille pour Enfants du Mékong depuis 1992. D’abord traductrice des lettres des filleuls, elle est ensuite devenue responsable de l’équipe de BFD chargée du suivi des filleuls EdM dans six provinces du Nord-Ouest du Cambodge.

BFD en quelques mots

Budhism for development (BFD) est né dans les camps de réfugiés cambofgiens à la frontière de la Thailande et du Cambodge, en mai 1990. Cette OMG 100% Khmer a été fondé à la suite de la rencontre entre Yves Meaudre et Heng Monychenda ancien moine boudhiste cambodgien qui est aujourd'hui directeur de BFD. Lassociation vise à relancer notamment l'économie agricole,le soutien sanitaire et l'éducation dans les villages reculés de l'ouest et du nord du Cambodge

 

Soutenir l’éducation par le parrainage scolaire dans les villages perdus, depuis Pailin jusqu’en Oddar Meanchey où elle se rend régulièrement pour rencontrer les filleuls et leurs familles, c’est un peu une thérapie pour cet ancien professeur qui a survécu à l’horreur du régime khmer rouge. Une façon toute personnelle de relever cet ancien petit royaume sapé à la base par une idéologie de mort.
Sopha, c’est un caractère extrêmement discret et droit ; qui a toujours refusé de se faire acheter par ses élèves pour augmenter leurs notes aux examens, et qui a dû se faire raccompagner sous escorte plus d’une fois en sortant de l’université sous peine de représailles. Cela, c’était dans les années 1990 à Battambang, là où vit In Sopha depuis 1972, lorsqu’elle avait 17 ans.

 

 

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« Om »(grand mère) Sopha, « kru »(professeur) Sopha, fervente bouddhiste, ne revêt son « sampot »(jupe) de cérémonie que lors de mariages ou de grandes fêtes à la pagode. Grande contemplative de fleurs et d’arbres, elle est plus à l’aise accroupie sur le sol, à l’asiatique, que sur un fauteuil. Ce petit bout de femme, malgré son statut très respecté d’ancien professeur de français et de physique-chimie, n’a jamais abandonné une grande sobriété de vie. Ses chemises roses, jaunes ou vertes, elle les coud elle-même. Dans les bus bringuebalants qui la conduisent sur les routes du Nord-Ouest du Cambodge, elle sort impassiblement son tricot ou son point de croix. L’argent qu’elle gagne, elle l’économise pour ses cinq enfants, ses quatre petits enfants et aussi parfois (souvent), pour les quelque 407 filleuls EdM qu’elle connaît tous par leur nom et qui lui rendent largement son affection. Une forme d’austérité qui n’est pas sans rappeler une époque où elle fut forcée de porter des chemises noires et de travailler sous les ordres de gardes khmers rouges, non loin de la route nationale 5 qui joint Battambang à Phom Penh. C’était il y a seulement 40 ans.

 

Un rêve s’éteint

Avril 1975. Phom Penh est prise par les soldats khmers rouges et ses rues déversent des flots de citadins forcés de prendre la route de l’exode. Sopha a 20 ans et a obtenu son baccalauréat un an plus tôt à Battambang. Elle s’apprête à s’envoler pour Paris où son oncle l’attend : elle étudiera à la Sorbonne et deviendra avocat. Mais le régime ferme les frontières et coupe les routes.
Le rêve que s’était forgé avec bonheur cette francophile qui a commencé à apprendre le français dans son petit village du Sud-Est du Cambodge en CM1, s’évapore.

A Battambang, le tri des populations commence. Réputée pour ses bonnes notes, Sopha est embarquée entre avril et octobre 1975, avec 83 autres « intellectuels », en direction de l’université de Battambang.
« Ils sont venus me chercher chez moi, raconte-t-elle. Ils ont vu l’uniforme de pilote de mon oncle, notre armoire qui contenait beaucoup de livres de langues étrangères et de philosophie. Ils ont brûlé notre maison, devant moi. » Elle s’évanouit de peur et de tristesse. On l’embarque au centre de santé. « J’ai alors dit la vérité : que j’avais mon bac. ». On la loge dans l’université de Battambang avec les 83 autres « intellectuels ». Pendant six mois, Sopha et ses compagnons sont chargés de rédiger les listes de recensement des habitants de la province. Elle travaille « dans l’ombre », comme elle le raconte, le plus discrètement possible. On lui ordonne de souligner en rouge les fonctionnaires et les étudiants et de recenser les professeurs les plus âgés dans les communes et les villages. Elle dort dans une petite chambre attenante à celle d’un des chefs khmers rouges de Battambang

« Mettre en miettes »

 

Un soir, alors qu’elle ne dort pas encore, elle entend un bruit sourd de conversations et un mot résonne : « kamtich », soit littéralement, « mettre en miettes ».
Impossible de dormir.
« Le lendemain, à 9h, je suis allée voir un de mes chefs pour lui demander de rejoindre mes parents. « Je ne veux pas vivre avec l’Angkar(Nom donné au régime qui signifie littéralement « Organisation "ai-je dit, je veux vivre avec mes parents ». Le chef lui demande alors si elle a entendu une conversation la veille au soir. Elle nie. Trois jours plus tard, un soldat de 12 ans, un « fusil plus grand que lui » sur l’épaule, vient la chercher. Va-t-elle être tuée ? L’angoisse lui noue le ventre. Le chef devant qui elle se retrouve tente de la dissuader de partir : « il n’y aura rien à manger chez ta mère, me dit-il, on mange comme les cochons là-bas »

Elle se tait mais maintient sa demande et obtient finalement un laissez-passer. « Avant de partir, le chef m’ordonne de lui dire si j’ai entendu sa discussion la veille, avant de m’enjoindre de rester muette sur ce que j’ai pu entendre ». Ils lui donnent un vélo et elle accepte 500 g de sucre pour sa famille. Il lui reste 46 km à vélo à parcourir pour la rejoindre, accompagnée d’un étudiant.

Après un an passé avec ses parents, Sopha est envoyée dans un camp de travail forcé pour jeunes filles, pour travailler sur un barrage. Elles dorment à 60, à même le sol, sous un toit de chaume sans murs. Elles mangent un peu de soupe de riz aux liserons d’eau. La fuite est sanctionnée par des coups de bâton ou par la mort.
Sopha donne des cours aux enfants et habitants du village sous un arbre. Myope, elle est malgré tout obligée d’enlever ses lunettes, signe « intellectuel ». Vivant dans l’angoisse de se faire tuer, Sopha travaille dur sans jamais se plaindre. « Les gardes disaient que je travaillais comme un garçon. Je n’étais jamais malade. Je fabriquais des chapeaux pour nos chefs », se souvient-elle. Sopha n’hésite pas non plus à se faire passer pour folle lorsque des gardes tentent de lui faire lire le sigle UNICEF pour la tester ; se décoiffant et simulant une attitude absente. « Ce fut la période la plus dure », lâche-t-elle simplement, le regard lointain.

Pendant ce temps, le père de Sopha, agriculteur et directeur d’école, échappe par trois fois à la mort ou à l’envoi à la prison S21 de Phnom Penh. Recherché par les soldats du régime, il est caché à chaque fois grâce au chef du village, d’abord dans la forêt des Cardamomes, puis aux abords du grand lac Tonlé Sap et enfin, in extremis, dans un grenier du village.

 

Alors que la fin du régime de Pol Pot arrive, en juin 1978, Sopha sent qu’elle va devoir être mariée selon la volonté du régime khmer rouge – qui interdisait à deux jeunes de s’aimer sous peine de mort – et insiste auprès de son père pour rester célibataire. Quand le chef du village, à qui il doit la vie, lui demande la main de Sopha pour un jeune agriculteur « travailleur », son père n’a pas le choix. Ils se sont mariés en présence du chef du village, avec quatre témoins chacun. Habillés en noir, ceints du krama traditionnel. Pas de cérémonie à la pagode, mais un salut aux personnes âgées du village et au chef. Sopha a les cheveux courts, comme l’ordonne l’Angkar pour les femmes.

 

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« Tout passe »

Quand on lui demande comment elle résistait au désespoir, Sopha a cette réponse sortie tout droit d’une âme cambodgienne qui voit le temps comme un cycle perpétuel et répond sagement : « tout passe, rien ne reste invariable ».
Sopha a été sauvée par sa capacité de travail et tout ce que lui avait transmis son père en connaissances agricoles qui lui ont permis de ne pas être rangée dans la catégorie des intellectuels et des fonctionnaires tués d’office.
Sopha n’est pas devenue avocat. Elle a témoigné en 2005 au Sénat à Paris lors d’un colloque sur l’enfance et la guerre et elle en a pleuré. Elle a dédié sa vie à sa famille, décidant de vivre avec le mari qu’on lui avait donné et de construire son foyer. Elle a dédié sa vie à tous les enfants démunis mis sur sa route depuis.